Derrière l’apparente simplicité de l’intelligence artificielle se joue une compétition mondiale pour l’influence. Entre la domination américaine, les ambitions croissantes de la Chine, les dépendances stratégiques et les réponses européennes, la géopolitique redéfinit la manière dont les données et l’IA sont développées et utilisées. Aurélien Duthoit, économiste sectoriel chez Coface, partage son analyse pour aider les entreprises à sécuriser leur développement dans un environnement technologique en profonde mutation.
Dans le secteur technologique comme dans de nombreux autres domaines, l’intelligence artificielle est devenue le sujet central. Les avancées constantes, la multiplication des cas d’usage et leurs effets sur la productivité ainsi que sur l’emploi alimentent l’attention des acteurs économiques.
Avec des volumes d’investissement sans précédent, l’IA s’impose de plus en plus comme un levier de puissance économique, industrielle et géopolitique. Les tensions géopolitiques accélèrent par ailleurs le rythme des innovations et transforment les données et l’intelligence artificielle en actifs stratégiques. Derrière la simplicité d’une interface conversationnelle se cache un écosystème colossal composé de centaines de milliards de dollars investis dans les infrastructures, de mécanismes de financement sophistiqués et de chaînes de valeur fortement concentrées entre les mains de quelques acteurs majeurs.
L’IA n’est plus seulement un enjeu d’innovation ou de productivité. Elle est devenue un instrument de puissance économique, industrielle et géopolitique,
affirme Aurélien Duthoit, économiste sectoriel de Coface.
Ecoutez l'intervention entière d'Aurélien lors de l'évenement Smart Data & Tech 3 de Coface et plongez au cœur de la nouvelle géopolitique de l’IA.
Data & IA 2026 : Quelle influence la géopolitique exerce-t-elle sur le déploiement de l'IA ?
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1 – La position dominante des États-Unis est-elle réellement inébranlable ?
Après Nvidia, désormais l’une des entreprises les plus valorisées au monde avec une capitalisation dépassant les 2 000 milliards de dollars, Anthropic et OpenAI préparent à leur tour leur entrée en Bourse dans les mois à venir. Une étape majeure puisque l’introduction d’Anthropic est déjà présentée par de nombreux observateurs comme l’une des plus importantes IPO de l’histoire.
Un atout supplémentaire pour les groupes américains de l’IA, qui concentrent aujourd’hui près de 70 % de la valeur financière de l’écosystème mondial du secteur. À cela s’ajoute leur position dominante sur les infrastructures stratégiques, notamment les serveurs et centres de données : environ la moitié des capacités actuellement opérationnelles se trouvent aux États-Unis, tout comme près de 70 % des capacités en cours de développement.
Que ce soit sur le plan de la valorisation financière ou des infrastructures, le leadership américain est extrêmement puissant. Et quand on regarde les flux, tout laisse à penser que cette tendance va encore s’accentuer,
souligne Aurélien Duthoit.
Cette avance considérable dissimule néanmoins une dépendance industrielle importante. Les États-Unis continuent de s’appuyer largement sur des importations de machines et de composants indispensables au fonctionnement des technologies d’IA. Cette dépendance a connu une croissance spectaculaire, multipliée par quatre au cours des dernières années. Un paradoxe émerge alors : comment un pays peut-il dominer une technologie de manière aussi écrasante tout en restant tributaire de fournisseurs étrangers pour des éléments aussi essentiels ?
Au cœur des nouvelles dynamiques technologiques mondiales, un constat s’impose : il est désormais possible de concentrer la valeur, le capital et les logiciels sans contrôler l’intégralité de la chaîne industrielle qui les rend possibles. Pour les entreprises, cette réalité fait du choix d’un partenaire technologique une décision de plus en plus stratégique.
En contrepartie de leur hégémonie dans le secteur, on observe une faille stratégique des Etats-Unis sur leurs chaines d’approvisionnement. Plus on descend vers la couche physique de cette économie (pas uniquement les puces électroniques), plus la vulnérabilité américaine est apparente.
Les Américains investissent aujourd'hui significativement pour réduire ces dépendances, mais le rythme n’est pas aussi rapide qu’attendu pour rééquilibrer vraiment les rapports de force.
Aurélien Duthoit.
2 - Guerre Tech’ Chine-US : qui remportera réellement la bataille de l’IA ?
Il y a encore dix-huit mois, le « moment DeepSeek » a rappelé à l’ensemble de l’écosystème technologique que la compétition ne se limite pas à investir massivement pour développer le modèle de langage le plus avancé. L’enjeu majeur réside également dans l’équilibre entre performances, coûts et modalités de déploiement. Dans le même temps, la Chine poursuit sa progression en adoptant une approche différente. Plusieurs de ses modèles sont proposés sous une forme ouverte, permettant aux entreprises de les déployer dans l’environnement de leur choix, en local ou auprès d’un hébergeur européen, sans dépendre directement de leurs concepteurs. Cette logique s’oppose aux modèles intégrés qui regroupent technologie, service et infrastructure au sein d’un même écosystème.
En proposant des solutions performantes et plus accessibles, les acteurs chinois ne cherchent pas uniquement à prendre la tête de la course. Ils visent également à limiter la capacité de leurs concurrents américains à transformer leur avance technologique en position dominante durable et en instrument d’influence globale.
La problématique actuelle n’est plus de savoir qui dispose des meilleurs modèles technologiques, mais qui propose le meilleur rapport qualité-prix sur le marché.
Pour la Chine, l’intérêt sur le plan géopolitique est de réduire la capacité des acteurs américains à transformer leur avance technologique en rente mondiale. Ils réduisent aussi le levier géopolitique dont les USA pourraient bénéficier à l’endroit du reste du monde,
Aurélien Duthoit.
3 – L’Europe : dépendante, mais loin d’être impuissante ?
Dans ce nouvel équilibre géopolitique et technologique, quelle peut être la place de l’Europe ? Les marchés numériques tendent naturellement vers la concentration : les modèles de langage bénéficient des effets de réseau tandis que le cloud profite des économies d’échelle. Pour les entreprises qui adoptent l’IA, le risque de dépendance envers un nombre limité de fournisseurs est donc bien réel. En matière de composants comme de modèles, l’Europe accuse un retard qui reflète des faiblesses plus structurelles déjà mises en évidence par le rapport Draghi, notamment en matière de régulation, d’intégration et de vision commune.
Pourtant, face aux géants chinois et américains, l’Europe conserve plusieurs atouts stratégiques au sein de la chaîne de valeur :
- ASML pour la photolithographie,
- Zeiss pour l'inspection optique,
- Spea pour les tests électriques,
- Siltronic pour les wafers de silicium.
L’Europe peut également s’appuyer sur la taille de son marché intérieur, le deuxième plus important au monde, qui constitue un véritable levier dans les négociations internationales.
Pour l’Europe comme pour les entreprises, quatre questions fondamentales demeurent :
- De quelles dépendances suis-je réellement tributaire ?
- Quel est leur niveau de criticité ?
- Quelles solutions alternatives sont disponibles ?
- Quel investissement est nécessaire pour passer de l’une à l’autre ?
Une priorité demeure toutefois essentielle : ne pas accumuler de retard dans l’adoption des usages de l’IA, dont les gains de productivité pourraient contribuer à renforcer durablement les marges et la compétitivité.




