La Jamaïque poursuit sa reconstruction après l’ouragan Melissa
Après une période fortement perturbée par les catastrophes naturelles, dont l’ouragan Melissa, dernier en date, qui a causé des dégâts estimés à plus de 12 milliards de dollars (55% du PIB) en octobre 2025, la Jamaïque devrait renouer avec la croissance en 2027. Celle-ci serait principalement portée par les efforts de reconstruction, qui soutiennent la dépense publique et l’investissement. Pour y parvenir, l’île peut notamment compter sur les quelque 6,7 milliards de dollars de soutien financier sur trois ans provenant d’organisations multilatérales et de banques régionales de développement, en plus des primes d’assurances. La croissance devrait notamment profiter de la reprise progressive du tourisme (environ 35% du PIB en 2025), qui a chuté de 25% en glissement annuel au premier semestre 2026, après que l’ouragan a frappé de plein fouet l’ouest de l’île, où se concentrent 90% des installations touristiques.
La normalisation du secteur minier, dont les infrastructures ont également été endommagées par l’ouragan, devrait, elle aussi, contribuer au redémarrage économique, la Jamaïque étant le 7ème producteur mondial de bauxite, alors que l’alumine représente le premier produit d’exportation du pays (35% du total en 2025). Le secteur bénéficie ainsi d’investissements importants, puisque le groupe chinois JISCO compte débourser 490 millions de dollars pour réhabiliter, d’ici 2028, la raffinerie d’alumine Alpart, fermée depuis 2019. Malgré tout, le commerce extérieur devrait demeurer un frein à la croissance du fait de la hausse des importations liées à la reconstruction et au renchérissement de la facture énergétique, alors que les cours du pétrole (25% des importations en 2025) sont dépendants de l’évolution du conflit au Moyen-Orient. Les importations de denrées alimentaires resteront également élevées, Melissa ayant frappé durement l’agriculture, aujourd’hui menacée par le retour du phénomène climatique El Niño.
À supposer que les chocs mentionnés ci-dessus se résorbent progressivement, l’inflation devrait ralentir en 2027 pour réintégrer la fourchette cible de 4-6% de la Banque de Jamaïque (BoJ), qui devrait tout de même maintenir une politique monétaire prudente, afin de préserver le différentiel de taux favorable avec la Réserve fédérale américaine (Fed). Une tendance propice à la progression de la consommation privée, également soutenue par les transferts de fonds de la diaspora (15% du PIB en 2025). De manière générale, la croissance du pays devrait demeurer largement tributaire des États-Unis, qui constituent à la fois son principal partenaire commercial et investisseur étranger, mais aussi la première destination d’émigration et source du tourisme. Néanmoins, les aléas climatiques constituent le risque le plus grave pesant sur les perspectives économiques du pays, le réchauffement des océans augmentant la fréquence et l'intensité des phénomènes cycloniques.
L’ouragan Melissa rebat les cartes des comptes public et extérieur
Affranchies des règles budgétaires pour un an supplémentaire afin de financer les dépenses de reconstruction post-ouragan, les finances publiques devraient continuer de se détériorer, malgré la persistance d’un léger excédent primaire, au cours de l’exercice budgétaire 2026/2027 (du 1er avril 2026 au 31 mars 2027). L’impact budgétaire cumulé de la catastrophe avoisinerait ainsi les 5% du PIB sur la période 2025-2030. Après avoir fortement progressé dans le sillage de la catastrophe, les dépenses (33,8% du PIB en 2025/2026) devraient se stabiliser, tandis que les recettes (30,3%) continueraient de reculer. Dans le détail, les hausses d’impôts, de l’ordre de 0,8% du PIB (USD190 millions), seraient plus que compensées par le recul des recettes non fiscales, principalement lié à la non-reconduction de financements multilatéraux exceptionnels enregistrés dans ce poste. La situation autorise également le gouvernement à piocher jusqu’à l’équivalent de 0,3% du PIB (USD75 millions) dans le Fonds national pour le logement afin de soutenir les besoins de financement. Dans l’ensemble, le déficit budgétaire devrait être principalement financé par un recours accru à l’endettement domestique en monnaie locale mais également par des prêts concessionnels multilatéraux. En conséquence, la part de la dette domestique dans l’encours total (44% en 2026) devrait progresser. Une tendance qui rejoint la volonté de Kingston d’émettre davantage d’obligations en dollars jamaïcains afin de réduire sa vulnérabilité au risque de change. In fine, l’ouragan Melissa devrait retarder l’objectif de ramener la dette publique en-deçà des 60% du PIB au-delà de l’horizon 2030.
Largement détériorée à la suite de l’ouragan Melissa, la position extérieure de la Jamaïque devrait commencer à se redresser à partir de 2027. Bien qu’encore déficitaire, le compte courant devrait bénéficier de la reprise progressive du tourisme et du redressement des exportations de marchandises (alumine, carburants, rhums, etc.) en plus de la modération de la facture énergétique et des importations liées à la reconstruction. Dans le même temps, les transferts des expatriés demeureront robustes, compensant partiellement le déficit de la balance commerciale. Le déficit courant devrait être couvert par les financements concessionnels multilatéraux ainsi que par le niveau encore soutenu des investissements directs étrangers. Les réserves de change, équivalentes à presque sept mois d’importations en juillet 2026, devraient se maintenir à un niveau satisfaisant, laissant une marge de manœuvre suffisante à la banque centrale pour qu’elle intervienne, si besoin, sur le marché des changes pour maintenir la lente dépréciation du dollar jamaïcain.
Reconstruction, sécurité et rapprochement avec Washington au cœur de l’agenda politique
La Jamaïque jouit d’un environnement institutionnel et politique relativement stable. Réélu pour un troisième mandat de cinq ans en septembre 2025, le Premier ministre Andrew Holness du Parti travailliste (JLP, centre-droit) dispose néanmoins d’une majorité plus étroite qu’auparavant au Parlement (35 sièges sur 63). Cela ne devrait pourtant pas l’empêcher d’appliquer son programme de reconstruction et de consolidation économique. Si la corruption et le coût de la vie sont des sujets récurrents, le second est bien plus à risque de déclencher des mouvements de contestation, l’inflation constituant un élément déterminant pour la population. Surtout, l’insécurité demeure une préoccupation majeure. Si la criminalité a nettement diminué depuis le premier quinquennat d’Andrew Holness, le taux d’homicide passant de 58,5 pour 100 000 habitants en 2017 à 23,7 pour 100 000 habitants en 2025, la Jamaïque reste l’un des pays le plus violent au monde. Les autorités déploient ainsi régulièrement des états d’urgence localisés pour lutter contre les gangs. La baisse de la criminalité pourrait toutefois être compromise par les conséquences socio-économiques de l’ouragan Melissa, qui a fortement dégradé les conditions de vie de certaines populations.
Sur le plan international, Kingston poursuit une politique étrangère pragmatique visant à renforcer ses liens avec les États-Unis, son principal partenaire commercial, touristique et financier. Cette proximité se traduit par une collaboration étroite dans la lutte contre l’immigration illégale et le trafic d’armes et de stupéfiants. En juin 2026, les deux pays ont d’ailleurs signé un protocole d’accord pour que l’île devienne un lieu de transit temporaire de ressortissants de pays tiers expulsés par les autorités américaines (jusqu’à 25 toutes les deux semaines). Cette stratégie de rapprochement vise à obtenir des concessions commerciales et migratoires de la part de Washington. La Jamaïque entretient, par ailleurs, de plutôt bonnes relations avec ses voisins d’Amérique Latine, mais aussi avec la Chine.

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