#Actualités économiques

Droits de douane américains : un an après – bilan et perspectives

Dans un article publié dans La Lettre du Trésorier, nos économistes Eve Barré et Marcos Carias proposent une analyse approfondie des droits de douane américains plus d’un an après leur mise en place. La guerre commerciale menée par les États-Unis a dominé l’actualité économique mondiale en 2025, et les tendances actuelles indiquent qu’elle est loin d’être terminée. Cette analyse met en évidence que le coût de la hausse des droits de douane a été principalement absorbé par les entreprises américaines. Elle examine également la capacité de résilience du commerce mondial face à ces perturbations continues.

Un coût des droits de douane largement absorbé par les entreprises américaines

Depuis le lancement de la guerre commerciale par Donald Trump en 2025, la question clé reste : qui supporte réellement le coût des droits de douane ? L’administration américaine affirme que les entreprises étrangères réduisent leurs prix pour préserver leur accès au marché américain, absorbant ainsi l’essentiel de l’impact.

L’analyse économique et les tendances historiques montrent cependant qu’à terme, ce sont généralement les consommateurs qui en supportent le coût via une hausse de l’inflation. Mais que révèlent les premières données empiriques disponibles après près d’un an ?

Dans la grande majorité des cas, les marges des exportateurs étrangers restent préservées. Parallèlement, une hausse de l’inflation est observée, mais elle demeure nettement inférieure aux anticipations initiales. Ces éléments indiquent clairement qu’à ce stade, ce sont principalement les entreprises américaines qui absorbent le coût des hausses tarifaires.

D’autres indicateurs économiques confirment cette tendance. L’indice des prix à l’importation a augmenté de 0,7 % en 2025, un niveau proche de sa moyenne annuelle de 0,5 % depuis 2010. Certes, certains secteurs — comme les spiritueux, le bois, les cosmétiques, l’acier et les textiles — ont enregistré des baisses de prix significatives, mais ces cas restent marginaux. Aucune tendance structurelle ne montre une baisse généralisée des prix par les exportateurs étrangers pour maintenir leurs parts de marché aux États-Unis.

En 2025, l’inflation moyenne s’est établie à 2,8 %. Sans guerre commerciale, elle aurait probablement avoisiné les 2 %. Néanmoins, elle reste bien en deçà des prévisions initiales de 3,5 % à 4 % associées à des droits de douane moyens de 15 %. Cela suggère une transmission encore limitée des coûts vers les consommateurs.

En revanche, les secteurs fortement exposés aux droits de douane subissent une hausse marquée de leurs coûts de production. À la fin de 2025, l’inflation des intrants atteint 20 % dans la métallurgie, 9 % dans l’électroménager, 8 % dans l’automobile, 6 % dans les machines-outils et les textiles, et 5 % dans l’électronique. Dans ces industries, les marges sont sous pression, stagnantes voire en baisse.

Data for the graph in .xlsx format

Source : calculs Coface à partir des données du Bureau of Labor Statistics, du Census Bureau et de Macrobond.

Malgré la résilience apparente de l’économie américaine, ces résultats mettent en lumière des fragilités sous-jacentes.

La croissance du PIB ne reflète pas nécessairement la santé de toutes les entreprises. La hausse des défaillances en est un indicateur clé. Les procédures de faillite ont augmenté rapidement depuis le début de la guerre commerciale, atteignant un niveau supérieur de 15 % à la moyenne de 2019 pendant trois trimestres consécutifs, une première depuis la pandémie.

Si de nombreuses entreprises parviennent encore à absorber le choc en mobilisant leurs réserves de trésorerie ou en améliorant leur productivité, une part croissante d’entre elles se retrouve en situation de vulnérabilité financière.

Par ailleurs, les consommateurs américains montrent des signes de résistance face à de nouvelles hausses de prix. Après l’épisode inflationniste consécutif à la pandémie de COVID-19, le sentiment d’une vie devenue trop chère alimente un discours croissant autour d’une « crise de l’accessibilité ». Cette perception pourrait avoir des répercussions politiques importantes, notamment lors des élections de mi‑mandat.

Data for the graph in .xlsx format

 

Un commerce mondial perturbé mais résilient face aux tensions commerciales

L’intensification des droits de douane américains a fortement perturbé les échanges internationaux, entraînant une volatilité accrue des flux commerciaux mondiaux.

Dans un premier temps, les importations américaines ont fortement augmenté, avec une hausse de 25 % en volume au premier trimestre 2025 par rapport à 2024, les entreprises anticipant l’entrée en vigueur des droits de douane.

En avril, l’annonce d’une trêve de 90 jours a provoqué une nouvelle vague d’achats. Cette suractivité a ensuite conduit à un ajustement à la baisse dans la seconde moitié de l’année. Malgré ces fluctuations, les États-Unis ont maintenu une dynamique d’importations robuste sur l’ensemble de l’année 2025.

Les importations ont progressé de 4,2 %, marquant un léger ralentissement par rapport aux 5,2 % enregistrés en 2024. Cette dynamique soutenue a contribué au maintien du déficit commercial américain, malgré l’objectif affiché de sa réduction via la politique tarifaire.

Data for the graph in .xlsx format

 

Cette instabilité commerciale a également entraîné une forte volatilité des coûts du transport maritime.

Les taux de fret sont restés stables au premier trimestre, les transporteurs ayant anticipé une hausse des expéditions avant l’entrée en vigueur des droits de douane. En revanche, la seconde vague de demande n’avait pas été anticipée.

Entre temps, les capacités avaient été réduites sur les routes transpacifiques, dans un contexte d’anticipation de ralentissement durable. Résultat : les prix du fret conteneurisé ont bondi de 70 % en quatre semaines dès début mai, avec une hausse spectaculaire atteignant près de +120 % sur la route Shanghai–Los Angeles.

Les droits de douane ont également accéléré la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement mondiales. Cette évolution met en lumière le rôle croissant des « pays connecteurs », un concept apparu lors de la guerre commerciale sino-américaine de 2018.
Ces pays servent d’intermédiaires stratégiques entre la Chine et les États-Unis, principale cible des mesures tarifaires. Désormais, leur rôle est également déterminé par les différences de droits de douane, favorisant les économies bénéficiant de conditions tarifaires plus avantageuses que la Chine.

Le Vietnam illustre parfaitement cette tendance. Entre 2017 et 2024, sa part dans les exportations vers les États-Unis a augmenté progressivement de 2 % à 4,2 %. En 2025, cette progression s’est accélérée, avec une hausse de 1,5 point en une seule année. Les exportations vietnamiennes vers les États-Unis ont bondi de 42 %, compensant à elles seules 44 % de la baisse des importations américaines en provenance de Chine.

Parallèlement, les exportations chinoises vers le Vietnam ont fortement augmenté, confirmant son rôle de hub intermédiaire. La Thaïlande suit une dynamique similaire, bien que de moindre ampleur.

Le Mexique présente un cas plus nuancé. Si ses exportations vers les États-Unis ont progressé en 2025, cette hausse dépasse largement celle des exportations chinoises vers le Mexique, ce qui limite son rôle de simple plateforme de réexportation.

Data for the graph in .xlsx format

Source: US Census Bureau, Coface

 

L’avenir incertain de la politique tarifaire américaine

Les effets observés des droits de douane pourraient ne représenter que le début d’un changement structurel du commerce mondial.

La décision de la Cour suprême américaine du 20 février 2026 d’invalider certains droits de douane instaurés sous l’IEEPA a introduit une nouvelle incertitude majeure.

Cette décision concerne la majorité des « droits réciproques » annoncés le 2 avril 2025, ainsi que les tarifs liés au fentanyl visant la Chine, le Canada et le Mexique. En revanche, les droits de douane appliqués dans le cadre des sections 232 et 301 restent en vigueur.

Sur les 272 milliards de dollars collectés depuis mars 2025, environ 166 milliards pourraient être remboursés aux entreprises américaines, ce qui constitue un enjeu financier majeur.

Pour compenser cette invalidation, l’administration américaine a activé la section 122 du Trade Act de 1974, permettant l’instauration d’un tarif général de 10 %, pouvant être porté à 15 %, et applicable jusqu’au 24 juillet sous réserve de validation par le Congrès.

Des initiatives sont également en cours pour recréer un cadre tarifaire équivalent via d’autres dispositifs juridiques, notamment les sections 232 et 301.

Dans ce contexte, trois enseignements majeurs émergent.

  1. Premièrement, la stratégie commerciale américaine reste résolument offensive, réduisant la probabilité d’un recul rapide des mesures tarifaires malgré les risques économiques.
  2. Deuxièmement, l’incertitude juridique fragilise davantage le commerce international, les entreprises peinant à anticiper la stabilité du cadre réglementaire.
  3. Troisièmement, la capacité des entreprises à absorber durablement les coûts atteint ses limites, laissant présager une transmission progressive vers les consommateurs.

Après le « sprint » tarifaire de 2025, la guerre commerciale pourrait entrer dans une phase plus longue et plus progressive — un véritable « marathon » — avec des effets potentiellement plus inflationnistes à moyen terme.


 

1 Mesurés par l’indice des prix des intrants du Bureau of Labor Statistics (BLS), “inputs to industry price indexes”, ces évolutions reflètent une pression croissante sur les coûts des entreprises.

Auteurs et experts